silence

« La Femme à l’Oreille Coupée »

Cadavre____by_Krimy
 
 
Camille a la vingtaine et a perdu la moitié de la capacité d’audition d’une personne normale suite à une rhinopharyngite mal soignée il y a un an de cela. Elle m’accorde cet après-midi une heure de son temps en vue d’un reportage sur les épreuves physiques qui mènent aux maux psychologiques.
Ce qui se dégage d’elle d’emblée est une certaine tristesse dissimulée derrière un sourire à toute épreuve. On sent de la joie de vivre recouvrir le désespoir qu’elle tente de cacher avec une certaine réussite.

Je trouve ça tellement acerbe cette mode d’appeler tous les sourds des « malentendants ». Je suis malentendante, pas sourde, il y a tout de même une différence derrière ce soucis du politiquement correct à tout va. Un véritable sourd doit m’envier, ça je vous le dis. [Rires]

Et puis il y a aussi la sensation de ressentir et entendre chaque os et chaque action de son visage. Le simple fait de manger une crêpe résonne de telle manière à mon oreille que je ne peux plus entendre la conversation qui se déroule en face de moi. Tous les sons sont amplifiés. C’est terrifiant vous savez, à me rendre folle, surtout au début, quand je n’arrivais pas à m’y habituer. Je jurerais presque entendre la fumée qui parcoure ma bouche lorsque je porte une cigarette à mes lèvres. C’est bizarre au tout début mais croyez-moi ça devient vite agaçant. D’ailleurs, je peux ?

Oui bien sûr.

Merci. J’ai vu il y a peu un reportage sur une personne souffrant d’acouphènes. Elle disait : « Il faut vivre avec ou se suicider », je crois qu’elle a très bien résumé la situation, moi aussi j’ai choisi de vivre avec, il y a pire, je n’ai ni un membre en moins ni totalement un sens en moins. [Elle me sourit.]

Cela va faire bientôt un an, vous n’êtes jamais allée « consulter » ? Ou alors sans succès ?

J’ai évidemment songé à en finir avec tout ça, médicalement parlant, prendre les devants si vous voulez mais, c’est ridicule je sais, mes actions se sont surtout limitées à ces dits songes. Les premiers jours je pensais simplement que mon rhume allait passer. Et puis il s’est passé, mais il partit avec mon audition. [Rires] Je suis allée voir plusieurs cabinets d’audition sur Paris et Neuilly. Ce n’est pas étonnant de les trouver souvent dans les quartiers chics, ce n’est vraiment pas donné tout cet appareillage qu’on refourgue en général aux personnes âgées. Mais comme tout le monde je pense, je me souciais tout de même de mon image et je n’arrivais pas vraiment à m’imaginer avec des prothèses auditives à mon âge. L’image qu’on nous véhicule sur les aides auditives sont telles qu’elles visent avant tout le troisième âge, à juste titre. Mais ce ne sont malheureusement pas les seuls concernés, j’en sais quelque chose.

J’ai passé toute une année à remettre mes bonnes résolutions au lendemain. J’ai passé ma vie entière à procrastiner, alors pourquoi changer maintenant ? [Rires] Plus sérieusement, j’ai bien entendu fait des recherches ça et là pour être équipée mais le fait est que je reste une étudiante et les appareils dont j’avais besoin ne se trouvaient pas à moins d’un millier d’euros. Je ne pouvais pas m’offrir ce luxe, car c’était à mes yeux bien d’un luxe dont il s’agissait.

Votre beauté physique n’était pas « salie », si je peux me permettre, mais qu’en était-il de vos relations sociales, de votre évolution dans ce monde bruyant et si expéditif ?

Vous mettez le doigt sur la pire des souffrances qu’il m’y été donnée de combattre, pire que le malaise physique permanent. Le pire restera toujours l’isolement. Toujours. Les conversations qui s’entrelacent ? J’en suis exclue. Ecouter un cours quand mon voisin chuchote à ma droite ? Exclu. Je ne vous parle même plus d’écouter de la musique d’une oreille et de téléphoner de l’autre … C’est bien simple, la surdité nous met à part. On ne peut plus participer aux discussions, on est de plus en plus mal à l’aise pour interagir et au final on se replie sur soi, logiquement. Les moments pendant lesquels je me sentais bien ? Mon iPod aux oreilles ou au cinéma. Vous vouliez quoi ? Que je ressasse un nombre incalculable de fois par jour le fait de faire répéter à mon entourage leurs phrases car je ne les avais pas entendues ou pas comprises ? La solution de facilité est de laisser couler, le cercle vicieux par excellence. En terme d’exclusion je me compare parfois aux trentenaires qui sont touchés par Alzheimer ou d’autres maladies neurodégénératives modifiant, voire supprimant la mémoire et les souvenirs.

Mon problème : j’ai l’impression de m’habituer à tout ça et d’abandonner face aux petits soucis de mon existence. Mais vous savez, au fond de moi, j’ai toujours l’espoir que ce rhume va bientôt se terminer. [Elle rit.]

GRIM REAPER, TELL ME : WHO’S LEAVING TODAY ?!

« Toc Toc » « Oui ? » « C’est encore la Faucheuse. » « Ah je vous attendais, entrez. »

099

Cela faisait bien longtemps qu’elle n’avait pas frappé à ma porte. Quand je lui ai ouvert, elle était d’une blancheur affligeante comme pour me prouver que je n’étais pas la seule à qui elle rend continuellement visite. Ca allait bien faire un an qu’elle ne m’avait plus donné de ses nouvelles, jamais elle ne m’avait laissé un pareil temps mort. Et je ne m’en plaignais pas. Plus j’y pense et moins je ne souhaite l’approcher.

Quand j’ai entendu parler d’elle pour la première fois, je l’ai tout de suite détestée. Détestée et admirée à la fois. Mais pour rester dans le politiquement correct, j’utilise des adjectifs négatifs à son encontre lorsque je suis en société. Admirée car elle m’a toujours impressionnée de par le mystère qui l’entoure tel un halo, comme lorsque je l’ai vue alors que j’étais toute gamine, elle, déjà morte de fatigue.
Elle était venue pour prendre un grand frère, ou en tout cas un garçon que je considérais comme tel, sous prétexte d’un accident de la route. Puis tout est allé très vite, ses visites se faisaient plus fréquentes jusqu’au jour où elle importa d’un coup cinq personnes de mon entourage. Encore sous cette foutue excuse d’accidents de la route. Elle transforma cinq de mes amis, cinq humains en cadavres en l’espace d’un seconde. La seconde de trop.

Je ne voulus plus jamais entendre parler d’elle. Quand on l’accusait de mille maux aux journaux télévisés, cela me passait au dessus de la tête. J’avais connu la Mort de trop près pour avoir le pouvoir de ne plus me sentir concernée par tous les désastres mondiaux qui me frôlaient la mort dans l’âme.

Elle m’a rattrapée une nouvelle fois l’année dernière. Puis la semaine dernière, encore plus tranchante qu’auparavant. Elle ne m’avait jamais joué un aussi mauvais tour. Mourir sans raison est une chose, mourir en se donnant volontaire en est une autre.
Pour ceux qui le connaissaient de loin, il a été retrouvé mort un matin de novembre dans son lit. En ce qui concerne ses intimes, les gendarmes sont passés les voir le jour même pour leur dire la nouvelle. Et ses explications, si explications il y a. Il s’est pointé une chevrotine sous la mâchoire, le jour même de la fête de sa défunte épouse. Même Kurt Cobain ne parvient plus à me faire esquisser un sourire.

Culpabilité, remords et peines sont les seuls sentiments que la Faucheuse me dépose sur le bord de mes lèvres cramoisies avant de refranchir le pas de ma porte en me chuchotant « A bientôt ».

Sleeping Sun.

Plus de minuit et cette nuit, comme bien d’autres nuits, je ressens l’envie de pleurer. J’écoute de la musique, qui se veut pourtant entrainante. Mes sentiments n’ont simplement pas accepté de suivre ce même rythme. Mes paupières tombantes me rappellent ô combien je suis fatiguée, mais, comme à chaque fois que cette douleur dérangeante se fait ressentir, je ne parviens pas à dormir. Les heures s’écoulent, de plus en plus lentement. Ces minutes silencieuses me pèsent. Elles m’apaisent dans le même temps. Le paroxysme de ce silence me déchire en deux émotions contradictoires : ce silence qui me calme, me fait reprendre conscience de mes pensées, de mes actes, me fait relativiser. Mais il me fait à la fois paniquer, il fait remonter en moi les souvenirs passés, que je souhaiterais enfouis. A jamais.

D’où l’importance d’être constamment rassuré

Mais je vous préviens, ce n’est pas en vous gavant quotidiennement d’anxiolytiques que vous allez forcément aller bien.

Mon but n’est pas vraiment d’aller bien, je souhaite simplement aller mieux, ALORS FAITES-MOI CETTE ORDONNANCE BORDEL DE MERDE.

L’hiver, la saison obscure, glaciale car totalement neutre.
Il était là, à son bureau, en train d’observer dans son verre en plastique la ration de coca frémissante qu’il venait de verser. Ce qui représente sans doute son unique bonheur de la journée. Il passe son temps à courir, à vérifier le travail fait, à hausser le ton parfois, souvent, au risque de passer pour celui qui se croit au dessus des autres, qui est constamment en train d’ennuyer ses collègues et n’est jamais satisfait de ce qu’on lui propose.
Il a simplement un travail, et il y tient. Il cherche à ce que tout soit fait de la bonne façon et à ce que tout soit réussi. Il se fait des ennemis et il en est conscient, mais il préfère se faire détester des autres plutôt que de s’insupporter.

C’est un Docteur Jekyll, et il a grand besoin de le cacher.

Toute sa vie est façonnée, il paraît bien sur lui, confiant, et surtout heureux. Quand il rentre chez lui le soir, seul, sans avoir personne l’attendant chez lui, c’est à ces heures là qu’il redevient enfin lui-même. Il parle à des anciennes connaissances, il parle à des personnes qu’il ne connaît pas car c’est pour lui la seule manière de ne pas se penser jugé. Et quand minuit arrive, qu’il commence à se sentir exténué, il coupe toute communication et s’endort, en espérant une nouvelle fois ne jamais se réveiller.

Un cri. Un bruit. Le silence.

Un cri. Non dans la nuit mais un cri tout de même, et pas des plus inaudibles.

Il me suffit de quelques secondes pour m’apercevoir d’où il vient : de la maison voisine sans l’être ; voisine car oui c’est la seule maison aux alentours de la mienne ; non voisine car elle est à une centaine de mètres et ses habitants ne m’ont jamais adressé la parole.

Viennent les premières paroles que je vais entendre de mes « voisins », une fois féminine, forte je vous laisse l’imaginer puisqu’elle arrive à me parvenir « Arrête de me frapper ! Arrête ! Arrête ! ».

Des bruits sourds et on ne peut plus bruyants, des portes qui claquent, et moi, allongée dehors qui me redresse peu à peu, mettant ma main en visière pour affronter avant tout le soleil.

Une fois le moment de surprise passé vient la question, question informulable, qu’on aimerait de pas avoir à se poser : Qu’est-ce que je fais ?

Je ne connais pas leur nom, pas leur visage non plus ; le propriétaire m’avait juste dit de ne pas trop faire de bruits en traînant la nuit dans les hangars environnants car son cher futur locataire pouvait arriver à tout moment …armé. Et j’ai bien vu à son regard qu’il ne rigolait pas.

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J’en étais là, en train de jouer à pile ou face avec le bon bout de ma raison, si fier à Gaston Leroux quand j’entendis une autre phrase troubler le silence, une phrase, un appel sans appel « Au secours ! Il veut me tuer ! » et puis une voiture avec un homme, seul, qui s’en va.
Etre sur le fait accompli et devoir réfléchir avant d’agir complique les choses au plus haut point. Le danger c’est pourtant ça qui m’attire, qui me passionne, le danger inconnu un peu moins. Appeler ? Pour décrire une scène courante, interprétée par des personnages que je ne connais pas, à un nom qui j’ignore et une adresse qui ne m’est ainsi dire pas familière ? Oui, car c’est comme ça que ça se passe, et là, il ne faut pas avoir peur des représailles, ni peur des autres. C’est ainsi, pendant dix minutes ou peut-être une heure que je m’interrogeais. Je vais voir comment elle va ? Que faire s’Il revient ? Toutes ces questions qui semblent dérisoires une fois formulées mais qui pourtant restent sans réponses.

Et là un bruit, plus qu’un bruit, un son. Un son qui ne m’est pas inconnu mais que je n’ai jamais entendu ici. Le son d’une sirène, une ambulance qui arrive, suivie par la gendarmerie.

Bien. Elle est en sécurité entre leurs mains désormais. Mais je n’ai rien fait. Et le bruit que fait le silence n’est là que pour me rappeler et faire résonner en moi le son de la culpabilité.

Les gens qui creusent en pleine nuit sous la menace d’une arme finissent mal.

Et fixer ce sale sourire sur mes lèvres. Juste pour me voiler la face à la vue de celle des autres. Un simple voile des plus comblés et des plus sympathiques, qui me fait penser à une tristesse grandissante, simultanée à une gentillesse et une apparence réjouie grandissantes. Le seule moyen de me protéger d’eux et de les protéger de moi. Les préserver, les faire déculpabiliser avant qu’ils ne s’en rendent compte et m’enfoncer dans une solitude artificielle à leurs yeux puisqu’invisible. Ils me voient souriante donc ne me regardent pas vraiment. A leur place je ferais sans aucun doute la même chose, c’est vrai ça, pourquoi chercher à savoir pour quelle raison quelqu’un est-il désemparé quant il semble heureux toutes les minutes de sa sale journée ? C’est la faute du Delta 9, une excuse bien valable dans un grand nombre de situations.

Je m’amuse. C’est tellement simple de paraître heureuse rien qu’en utilisant un ou deux smileys.
Si je vous dis que je vais bien, ne me croyez pas. =)