nuit

Sea & Sex au Havre (No Sun)

A chaque fois qu’elle est en déplacement, dans ces fameuses chambres d’hôtels impersonnelles, Chloé s’ennuie. On pourrait d’ailleurs se demander pour quelle raison elle s’ennuie puisqu’elle ne fait pas plus de choses chez elle. Elle traîne sur internet, lit les bouquins qu’elle a dans son sac et, comble du raffinement, bénéficie même d’une télévision dans sa chambre, ce qu’elle ne possède même pas dans son propre logement. Seulement Chloé ne s’y sent pas chez elle. Contrairement à chez elle où elle ne sait pas laquelle est sa place. Alors elle profite de ces moments pour prendre du temps pour elle : rester une heure durant dans la baignoire avec une tasse de thé fournie par la maison, se promener juste un peu dehors, histoire de dire qu’elle est sortie, mais pas trop pour éviter la frayeur de se faire agresser, prendre un apéritif à chaque repas, voire même un digestif selon l’humeur du jour, au risque de se noyer dans l’alcool triste.

Allant prendre place à une table du restaurant de l’hôtel ce soir là, elle répond, rieuse à la question du serveur qui lui demande si elle est seule par un : « Oui, malheureusement« , avec une œillade pétillante à destination d’un jeune trentenaire assis comme elle, seul à une table. Brun comme l’ébène, le style Keanu Reeves / Jérôme Kerviel, tout à fait son genre si elle devait en avoir un. En donnant au serveur son numéro de chambre pour qu’il sache à qui adresser l’addition, Chloé espère que cela ne tombera pas dans l’oreille d’un sourd dans la salle.

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On n’était que lundi soir et c’était déjà une salle semaine. Revenue récemment de vacances, elle disait au revoir à des jours emplis de soleil et de bonne humeur, pour se renfoncer à nouveau dans la monotonie du travail. D’une, elle était en déplacement dans une ville qu’elle exécrait, de deux, elle changeait également de lieu de travail et de collaborateurs compte-tenu de son nouveau lieu de prestation sur Paris. Rajoutons à cela la perspective d’un enterrement ayant lieu cette semaine et la boucle était bouclée pour qu’elle se soit levée d’un très mauvais pied le matin même.

Bien qu’elle reste mélancolique, elle pleure beaucoup moins. Depuis quelques temps, elle est en colère. En colère contre tout le monde, en colère contre ceux qui la traitent d’hypocrite alors qu’elle leur dit justement ce qu’ils veulent entendre pour ne pas se braquer, alors qu’on la force à aimer des gens qu’elle n’apprécie pas, alors qu’elle se force à ne pas aimer des gens avec qui elle souhaiterait passer beaucoup plus de temps, alors qu’on tente de lui faire dire et faire le contraire de ce que sa tête et son cœur souhaitent.

Ayant fini de dîner et ayant eu l’impression de s’être perdue dans ses pensées pendant deux heures alors même qu’elle n’avait passé que dix secondes dans l’ascenseur qui la menait à son étage, Chloé sort de sa poche la clé de sa chambre, prête à affronter une nouvelle soirée d’ennui profond. Son Keanu Reeves à la barbe de trois jours bien entretenue, vu au restaurant, est là, à l’attendre devant la porte de sa chambre. Tous les deux le sourire aux lèvres, elle ne souvient plus qui le premier a dit bonjour à l’autre. En refermant la porte derrière eux, elle note toutefois de se souvenir de lui demander son prénom à celui-là, qu’elle puisse s’en rappeler pour la postérité.

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