double

Va, je ne te hais point, c’est moi que je déteste.

Assise dans une des salles de danse que je fréquente toutes les semaines, c’est en regardant une petite blonde courir sur un tapis roulant que j’ai eu la sensation de vivre dans un monde de Sims.
Elle qui court si près de moi que je pourrais entendre la musique sortant de son iPod, qui court pour quoi ? Pour se « remodeler le corps » (à prononcer avec l’accent pimbêche ça marche mieux), pour gagner des pv et remporter des prix de beautés quand elle défile dans la rue en en jaugeant une autre qui oserait la frôler de trop près, fumer des cigarettes pour lui couper la faim tout en lapant du coca (light), tout juste la dose qu’il faut pour paraître hype en ingurgitant le minimum de calories possible. Elle va sortir de la salle en froissant ses cheveux à mort pour paraître décoiffée, sentant le regard de la dizaine d’hommes de la salle ne formant qu’un, car hasard elle est venue dans la tranche horaire où seuls des hommes sont là, elle le sait autant que je le sais et autant qu’ils savent que c’est à cette heure là que nos cours de danse commencent.
Elle va comme toutes les semaines monter les marches qui mènent aux vestiaires au ralenti, en faisant tomber au choix sa bouteille d’eau ou une boucle d’oreille quand elle est de bonne humeur. Elle fait toujours bonne figure, elle sourit tout le temps; on pourrait se dire qu’elle semble presque conne, à tel point qu’on pourrait avoir envie de le lui dire mais dès la porte poussée plus aucune trace de joie sur son fin visage, son eye-liner rejoint ses cernes, semblant lui faire signe que sa journée est sur le point de se finir.
Rentrée chez elle, elle posera son sac LV pour en tirer des bouteilles de MH, se répétant tous les soirs que sa vie ne mène nulle part, qu’elle en a marre des faux semblants, qu’elle sait très bien que la petite châtain qui feuillette des magasines dans la salle de body attack en face d’elle la prend pour une greluche et que cela ne changera pas de sitôt. Elle appellera ses copines pour discuter de la pluie du bon temps, histoire de ne pas être seule, pour parler à quelqu’un même si elle sait très bien qu’elles ne peuvent pas l’entendre. Elles n’arrivent pas à comprendre ce qu’elle n’arrive pas à leur formuler. Alors elle sortira d’elle, sans forcément sortir de chez elle, pour se faire passer pour une autre, pour se faire passer pour peut-être celle qu’elle est réellement mais que personne ne semble voir; il est tellement plus facile de croire ce que l’on voit que de vouloir chercher ce qui se cache derrière les gens qui semblent aller si bien. Elle va si bien parce qu’elle se fume des joints tous les matins, tous les midis, jusqu’à ce que le soir, les effets ne se fassent plus. Elle sourit parce qu’elle est heureuse sur le moment, on la regarde et elle adore ça, elle est belle et elle en profite, elle n’arrive pas à aligner deux mots convenablement et essaye de se maintenir en forme physiquement pour sauver les apparences. En fin de journée elle redevient elle-même entre deux lattes, son sourire laissant place à la dérision, à ses réflexions de la journée, à tout ce qu’elle aurait du dire aujourd’hui et projette de faire demain. Sauf qu’elle ne veut pas voir venir le lendemain, tous les soirs elle souhaite s’endormir pour ne pas penser à son rôle permanent de fille facile, mignonne, qui ne sert qu’à décorer au bras d’un garçon. Elle aimerait bien être la même aux yeux de tous, pas seulement d’un côté simplette, belle et enchaînée et de l’autre déchaînée, défoncée, pas conne et tellement elle même. Je sais aussi qu’elle aimerait tant voir autre chose qu’un miroir quand elle regarde à travers la vitre pour voir ce qui se passe dans la salle de danse.

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